Débats


Workshop du 25 mai 2014 sur la dépression et la souffrance au travail au Japon, avec Junko Kitanaka

L'argument du colloque ainsi que quatre contributions, de Nicolas Henckes, Alain Ehrenberg, Sarah Terrail Lormel et Bernad Thomann

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Un échange entre Dominique Vuillaume et Alain Ehrenberg

Dominique Vuillaume

Je vous fais part, par écrit, de quelques réflexions qui me sont venues au fil des réunions bien stimulantes de ce séminaire.

En préambule et pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté sur le sens de mes suggestions, je précise que je me reconnais complètement dans le paradigme de « l’autonomie » et de la « société des individus » qui constitue le fil rouge des réflexions développées au fil des séances et qui installe un cadre d’analyse particulièrement fécond pour des recherches interdisciplinaires dans le champ de la santé mentale.

M’intéressant dans une optique comparative, aux dynamiques divergentes de développement des pensées américaines et françaises sur les drogues et sur les phénomènes de dépendance qui leur sont associés (grosso modo depuis les années Trente jusqu’au seuil des années 2000), il est évident pour moi que l’essor historique des attentes normatives en termes d’autonomie personnelle constitue un arrière plan indispensable pour bien saisir les enjeux des transformations qui sont intervenues dans les manières de penser et de prendre en charge les phénomènes d’anéantissement ou de dégradation de l’autonomie par assuétude à l’usage de produits psychotropes ou à des formes de comportements envahissants de part et d’autre de l’Atlantique. D’autant que les diverses notions d’autonomie personnelle (libre-arbitre, volonté libre, autogouvernement de soi-même, libre détermination, construction de soi-même, développement personnel,…) renvoient à des normes plurielles et de surcroît, ne recouvrent pas les mêmes significations sociales en France et aux Etats-Unis.

1/ Sur le passage de l’autonomie – aspiration à l’autonomie – condition

Autonomie-condition ou autonomie-norme ?

Je me demande si le terme « condition » n’introduit pas une ambiguïté sur le sens de ce passage ? Ne vaudrait-il pas mieux parler d’autonomie-injonction ou d’autonomie-norme ? Car condition peut avoir deux sens : celui d’un impératif au sens où il faut remplir cette condition pour être reconnu comme individu (c’est-à-dire la valeur suprême) dans nos sociétés contemporaines et je pense qu’Alain et Pierre-Henri l’utilisent dans ce sens (auquel cas condition est synonyme d’injonction normative) ; mais condition peut aussi désigner une situation de fait, une donnée de départ : « tous les hommes sont mortels », sous-entendu la non-éternité est notre condition d’homme. Transposé à l’autonomie, cela veut-il dire que l’autonomie est, à présent, notre condition de départ (dès la première seconde de notre vie) et non un idéal social à atteindre « obligatoirement », qu’elle échoit en partage à tous les individus quels qu’ils soient et que nous devons nous en débrouiller par la suite ? Donc, pour moi, l’expression autonomie-norme pourrait lever cette ambiguïté.

2/ Proposition d’orientation : considérer l’autonomie personnelle comme une valeur sociale rare et les diverses formes « dégradées » d’autonomie comme une source de discrimination sociale (et donc d’éventuelle mise sous tutelle) mais aussi de transformations du champ médico-social et de création de nouveaux dispositifs

A mon sens, si l’individu autonome est devenu la valeur suprême, c’est qu’elle est à présent une valeur sociale rare (sa rareté est organisée à travers la structuration actuelle de nos sociétés démocratiques). De ce fait, elle est source de distinction sociale et ne saurait évidemment être communément partagée.

L’avantage, à mes yeux de cette interprétation, c’est qu’elle permet d’étudier les diverses formes d’autonomie « dégradée » comme la pauvreté, la précarité, le chômage, l’épuisement au travail, les addictions, les maladies mentales handicapantes, les TOC… avec un œil neuf.

Ces formes dégradées sont à la fois sources de discrédit, d’indignité sociale (le stigmate de la dépendance), sources d’innombrables discours sur ce discrédit (cf. la construction récente d’un discours péjoratif sur « l’assistanat »), mais aussi et surtout facteurs de transformation des métiers existants (cf. le profond remaniement des modèles du travail social autour des nouvelles pratiques de clinique « sociale », des approches de psychothérapie autour des TCC) et/ou d’apparition de nouveaux métiers de l’accompagnement (cf. le métier de coach – totalement détaché aujourd’hui de son milieu d’origine qui est celui du sport professionnel - en tant « qu’entraîneur à l’autonomie » pour tout un chacun dans sa vie quotidienne), et/ou de mise en place de nouveaux dispositifs (cf. le développement exponentiel des Ecoles de parents pour les parents « défaillants » qui n’arrivent plus à accomplir leur mandat éducatif de façon autonome). Ces nouveaux métiers et/ou nouveaux dispositifs instaurent des situations de mises sous tutelle paradoxales. Car l’objectif de ces dispositifs est, in fine, de redonner de l’autonomie aux individus, voire de « l’empowerment » (ça ne veut pas dire qu’ils y parviennent effectivement).

Cette orientation doit permettre aussi, à mes yeux, de réintroduire, dans la problématique de l’autonomie-norme, tout le jeu des discriminations sociales et culturelles qui font que les moyens réels de l’autonomie (économiques, professionnels, sociaux, culturels, symboliques, personnels) sont très inégalement répartis et que dans la course à l’autonomie, certains sont mieux lotis que d’autres et que les dés peuvent être pipés pour un certain nombre... Cet abord de l’autonomie par l’analyse de ses moyens (indissociablement objectifs et subjectifs) pourrait peut-être permettre d’échapper à l’idée que l’autonomie-norme pour être réalisée nécessite, pour l’essentiel, de « l’autocontrainte »… (Pardon Pierre-Henri).

3/ Que deviennent la culpabilité et l’amour propre dans l’interaction sociale dominée par la valeur suprême du « projet individuel » et de l’homme « capable » ?

Le modèle idéal actuel de l’autonomie-norme semble être celui de l’individu totalement maître de ses capacités, qui élabore librement un certain nombre de projets, puis se met en situation de les réaliser en agissant pour le meilleur de ses intérêts… Dans cette optique, et compte tenu des réseaux d’interdépendance qui caractérisent nos sociétés « différenciées », l’individu qui veut réaliser la norme de l’autonomie doit savoir utiliser les autres pour mener à bien ses propres projets comme il doit accepter d’être utilisé par les autres à la poursuite de leurs propres projets.

Dans cette conception pragmatique et utilitariste du lien avec les autres, que devient la culpabilité, ou dans des formes plus atténuées, le scrupule ou la délicatesse dans l’interaction sociale ? Jusqu’où peut-on aller dans le calcul de ses intérêts et la mobilisation des autres pour les servir ? Quel type de subjectivité et/ou de modèle comportemental va se trouver favoriser dans cette évolution utilitariste du lien social ? Quel statut conservent symétriquement l’amour propre et la dignité puisque si on utilise les autres, on est aussi amplement utilisé par ceux-ci…

4/ Neurosciences cognitives ou Psychologie cognitive et comportementale comme anthropologie de l’homme « capable »

Il est assez logique de considérer les neurosciences cognitives comme une nouvelle anthropologie de l’homme capable compte tenu du développement exponentiel de cette discipline depuis une trentaine d’années et de ses propres prétentions en matière d’explicitation des variables neurobiologiques de nos comportements (exposées parfois avec une certaine naïveté par des chercheurs de la discipline).

Dans un domaine que je finis par connaître assez bien et qui est celui des addictions, les neurosciences promettent beaucoup depuis une trentaine d’années mais n’ont absolument pas tenu leurs promesses. Les développements théoriques et expérimentaux (modèles animaux) sur les différents circuits de la récompense, sur les divers neuromédiateurs mobilisés par la prise de drogues et leurs interactions ont effectivement connu une expansion impressionnante. Mais tout cet énorme effort conceptuel et expérimental n’a pas produit, pour l’heure, le moindre commencement de soupçon de débouché clinique convaincant de nature à renouveler la façon de prendre en charge des troubles addictifs.

En fait, toutes les novations en matière de prise en charge des addictions depuis les années 50-60 sont venues d’autres horizons : de la pharmacologie la plus classique avec la mise au point, dès la décennie 60 aux Etats-Unis, des premiers traitements de substitution aux opiacés par la méthadone ; des groupes d’entraide inventés par les Alcooliques Anonymes aux USA entre 1940 et 1950 qui ont construit de façon empirique les premiers protocoles collectifs de réhabilitation (recovery) des alcooliques à travers le dispositif original « story-telling »/ »story-listening » propre aux réunions des AA ; de la psychologie comportementaliste (behavioriste) anglo-saxonne avec la mise sur pied dès le début des années 70 des premières thérapies comportementales pour les alcooliques hospitalisés ne visant pas l’abstinence mais le contrôle de la consommation (controlled-drinking) et qui ont constitué le premier moment des TCC qui, depuis lors, ont fait flores dans le champ de la clinique des addictions ; de l’expérimentation individuelle de molécules pharmacologiques avec, par exemple, la découverte incidente par Olivier Ameisen des propriétés particulières du Baclofène à haut dosage en matière de contrôle de l’envie de boire (le développement de la prescription de cette substance étant en train de modifier de fond en comble la clinique habituelle des alcooliques focalisées jusqu’ici sur le sevrage et le maintien, coûte que coûte, de l’abstinence) ; de secteurs d’activité totalement extérieurs à la sphère biomédicale avec la mise au point récente de la cigarette électronique qui constitue pour la clinique de l’addiction au tabac l’équivalent du baclofène pour la clinique alcoolique du point de vue de l’ébranlement des dogmes thérapeutiques des tabacologues que cela est en train d’impliquer.

Tout cela pour dire que les neurosciences cognitives ne méritent peut-être pas, au stade actuel, toute l’attention que ce séminaire pourrait être tenté de leur porter et que, dans l’immédiat, il me semblerait tout aussi intéressant de se pencher sur la dynamique historique des TCC et de la psychologie behavioriste sur laquelle elles s’étayent, sachant que les TCC sont aujourd’hui largement utilisées (souvent en lieu et place des psychothérapies d’inspiration psychanalytique), qu’elles s’inscrivent ouvertement dans des problématiques de la capacité (leur finalité étant clairement la suppression des symptômes perturbateurs de la capacité) et que de surcroît, les fondateurs historiques de ce courant ne sont autres que des psychanalystes… déçus par la psychanalyse…

5/ Les transformations de la subjectivité impliquées par l’autonomie-norme

Dans la construction et la mise en œuvre de projets personnels, la subjectivité de l’individu avec l’ensemble des composantes de la vie psychique (affects, sentiments, sensations, pulsions, intuitions, raisonnements,…) est mobilisée au premier chef car c’est d’elle que dépend, in fine, la motivation initiale à agir. Mais en même temps, dans le cadre de l’autonomie-norme, ces projets doivent satisfaire aussi à des logiques sociales, professionnelles ou familiales pour avoir une probabilité raisonnable de se réaliser. Ils sont donc à l’intersection de l’individuel et du social. Dans le régime précédent de l’autonomie-aspiration, les projets personnels correspondaient plutôt au « jardin secret » de la personne en marge de ses activités sociales habituelles (ces dernières n’étant pas toujours choisies). Souvent d’ailleurs, les personnes attendaient la retraite pour pouvoir les réaliser. A partir du moment où le projet acquiert une substance indissociablement sociale et individuelle, on peut se demander si la subjectivité ne devient pas, de ce fait, une ressource proprement sociale avec, du coup, de nouvelles formes possibles de pathologies mentales sur fond de sentiments de dépérissement intérieur, de sensation de vide et de fatigue extrême comme si les propriétés subjectives avaient déserté l’individu pour se perdre dans les ressources collectives. On peut se demander si les phénomènes finalement assez récent d’épuisement au travail (autonome) ne participent pas de ce nouveau régime de subjectivité. Il y a là, me semble-t-il, matière à recherches empiriques et critiques d’un certain intérêt.

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La réponse d'Alain Ehrenberg

Merci pour ces remarques. Quelques commentaires rapides parce qu’il y a de gros malentendus concernant ce que je raconte sur le sujet, qu’il s’agisse de mes deux exposés ou de ce que j’ai écrit.


Il faut que je conteste ton affirmation qu’une représentation collective est une injonction normative. J’ai essayé de vous expliquer ce qu’est une représentation collective en janvier parce que PH la présentait justement comme un « tu dois ». Manifestement, il faudra y revenir car c’est une des bases fondamentales de la sociologie et que c’est un enjeu fort pour l’analyse du changement. De plus, tous les termes sont ambigus, et c’est pourquoi je dis qu’il faut faire des phrases et non se contenter de prononcer des formules (comme le philosophe John Austin, je pense que ce sont les phrases et non les mots qui font sens). Autonomie-condition ou norme, peut importe, si l’on n’est pas clair sur les significations et les usages. J’ai manifestement raté mon coup dans l’exposé sur les représentations collectives.

Sur le point 2/ : l’autonomie n’est pas rare, elle est une idée commune, et si elle n’était pas commune, elle ne ferait pas souffrir les gens de ne pas arriver à être autonome. De plus, il faut raisonner en degrés et non en tout ou rien. Dans ma société du malaise, je précise les choses quant à l’empowerment, les inégalités. Tu as le droit de jeter un oeil sur les chapitres 7 et 8 où je réponds à tes remarques et montre où sont les leviers de l’action ! Si elles ne te convainquent pas, alors il faut continuer à argumenter.

Les questions d’autocontrainte sont fondamentales dans le contexte de la condition autonome : compétence émotionnelles, de caractère, etc. sont les nouveaux concepts sociaux. Ils en sont l’expression. J’ai mentionné un article d’Elias, La civilisation des parents, qui clarifie ce point, notamment dans le rapport au temps (investissement dans l’avenir et contrôle émotionnel sont décisifs).

Pourquoi penser que la culpabilité a disparu ? Ce sont les raisons d’être coupable, les objet de la culpabilité et peut-être ses formes qui se sont modifié. Je fais un appel à la nuance et à la complexité pour ce genre de choses délicates.

Pragmatisme et utilitarisme sont deux philosophies différentes. Parmi les exposés que je souhaite faire l’année prochaine, il y en aurait un sur l’économie comportementale et la neuroéconomie où l’utilitarisme, mais aussi les Lumières écossaises, la théorie de l’acteur rationnel, etc. sont des éléments centraux.

Ce que tu dis des promesses non remplies des NC est très juste, et on peut l’étendre bien au-delà des addictions. C’est justement un point intéressant des NC, en tant que phénomène social, d’analyser ce double aspect d’une progression des idées neuroscientiques sans résultats probants pour les patients. Cela renvoie à mon hypothèse « spirit » : les NC sont une cristallisation dans le langage de la biologie des idées sociales communes que la notion d’autonomie agrège. J’espère être plus convaincant quand le livre sera écrit.

Les TCC, etc. : les NC sont une éponge qui absorbe les TCC, la réhabilitation. D’où la deuxième hypothèse exposée, l’hypothèse « mind », les NC, c’est la direction de conscience à la Janet retravaillée par les représentations collectives de l’autonomie….

Je suis évidemment d’accord avec ton point 5/ : la modernité actuelle, c’est la fatigue d’être soi ! Cela dit, ce n’est pas une désertion de la subjectivité, plutôt des tonalités de la subjectivité.


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Le rebond de Dominique Vuillaume


Voici quelques remarques à tes remarques loin de tout esprit polémique (je fais mon miel depuis longtemps de tes différents et fort intéressants bouquins et je crois qu'on est fondamentalement d'accord).

Pour moi, je ne vois pas d'opposition entre "idée commune" et "valeur sociale rare". Au contraire, c'est complémentaire...
L'idée commune, cela veut dire pour moi que les acteurs sociaux (du bas au haut de l'échelle) reconnaissent telle ou telle valeur comme désirable (et je suis d'accord que ça se présente sous la forme d'une "représentation collective"). Par exemple "le pouvoir de l'argent", dans nos sociétés ultra-monétisées, est une idée commune et, indissociablement, une valeur sociale recherchée (avoir de l'argent, a priori c'est désirable pour tout un chacun y compris par rapport à la valeur de l'autonomie : la française des jeux  le sait bien qu'elle axe toute sa pub là-dessus). Est-ce pour autant que tout le monde parvient à avoir autant d'argent qu'il pourrait le désirer : à l'évidence non ! Donc le pouvoir de l'argent est à la fois une idée commune et une valeur sociale rare au double sens où elle est une valeur recherchée et où sa réalisation effective est rare : seule une minorité dispose effectivement du pouvoir que confère l'argent (ce pouvoir n'ayant de réalité que parce que les autres y croient, donc le réel et le symbolique sont indissociablement liés dans cette affaire). Par ailleurs, il me semble qu'à tout moment une idée commune qui est aussi une valeur sociale rare peut induire de l'injonction normative et de l'auto-contrainte même si son efficacité sociale passe aussi par d'autres voies : "tu dois gagner de l'argent pour faire vivre dignement ta famille et assurer son autonomie" est aussi une idée commune éventuellement génératrice d'auto-contrainte. On peut exactement raisonner de la même manière, me semble-t-il, pour l'idée commune d'autonomie...

Par ailleurs, je ne pense pas raisonner en tout ou rien quand j'évoque des formes "dégradées" d'autonomie.

Sur la culpabilité, sauf maladresse de formulation, mon paragraphe était interrogatif : je n'en sais rien moi-même... J'avais notamment en tête la tendance actuelle, dans nos milieux de recherche (surtout en biologie), à valoriser la figure du jeune chercheur talentueux qui, parce qu'il est excellent, doit pouvoir recruter le plus vite possible une équipe qui assurera son autonomie scientifique (sans attendre d'être DR) sans trop s'embarrasser de scrupules pour manager les doctorants et post-doctorants composant son équipe à son avantage, et se soucier réellement de leur avenir professionnel... Je suis malheureusement bien placé à l'Inserm pour appréhender la situation dramatique de centaines de post-doctorants toujours hors-statut à plus de... 35 ans. (Fort heureusement, ça ne se passe pas comme cela au Cermes).

Sinon, tout à fait d'accord sur ce que tu dis des NS comme cristallisation, dans le langage de la biologie, des idées sociales communes autour de l'autonomie. Tout à fait d'accord aussi sur la nécessité de ne pas  confondre pragmatisme et utilitarisme (même s'ils peuvent se combiner dans l'action réelle des acteurs).