Documents pour les exposés 2013-2014

Le droit des (in)capacités, un révélateur des tensions de l’autonomie dans le domaine de la  santé mentale

Benoît Eyraud


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Interpréter, revendiquer, persécuter. Le sujet de la paranoïa, du 19e au 20e siècle

Benjamin Lévy

Des persécutés aux persécutés-persécuteurs (1854-1878).


Lasègue C. (1854). Du délire des persécutions. Archives générales de médecine, 28, 129-150.

Taguet H. (1876). Les aliénés persécuteurs. Annales médico-psychologiques, 15, 5-19.

Falret J. (1878). Des aliénés persécutés raisonnants et persécuteursAMP, 19, 413–417.

Pottier J. (1878). Etude sur les aliénés persécuteurs. Paris: Asselin & Houzeaux.


  • Les persécutés-persécuteurs : traités et manuels (1888-1903).
Cullerre A. (1888). « Chapitre V : Persécuteurs. Persécutés-persécuteurs, processifs, jaloux. »
In: Les frontières de la folie. Paris: Baillière; 161-191.

Ball B. (1890). « Troisième leçon: persécutés-persécuteurs. » In: Du délire des persécutions
ou maladie de Lasègue
. Paris: Asselin et Houzeau; 32-47.

Magnan V. (1891). « Délires chroniques. Leçons sept à neuf: persécutés-persécuteurs. »
In: Leçons cliniques sur les maladies mentales. Paris: Progrès médical; 293-346.

Arnaud F.-L. (1903). « États morbides continus du caractère: les persécutés-persécuteurs. »
In: Ballet (ed.) Traité de pathologie mentale. Paris: Doin; 653-663.


  • Délires de déviations de l’instinct de conservation de la propriété (1895)
et délires raisonnants de dépossession (1896).

Pailhas B. (1895). États monomaniaques liés à une déviation de l’instinct de conservation de la propriété; leur intérêt au point de vue médico-légal. Albi: Amalric.

Régis E. (1896). Médecine légale. Un cas de délire raisonnant de dépossession. Annales Médico-Psychologiques 4: 229-239.

Ladame P.-L. (1898). Observation de paranoïaque processive, type du délire raisonnant de dépossession de Régis. Archives de neurologie 2 (6): 222-223.

  • Délires de revendication (1897) , idéalisme passionné (1913), délires passionnels (1921).

Cullerre A. (1897). Une forme de délire systématisé des persécutés-persécuteurs,
le délire de revendication. 
Annales médico-psychologiques 5: 353-368.

Sérieux P. & Capgras J. (1909). Les folies raisonnantes – Le délire d’interprétation. Paris: Alcan
[ Introduction: 1-9. Chapitre « Le délire de revendication »: 246-263]

Dide M (1913). Les idéalistes passionnés. Paris: Alcan.

Clérambault (DE) G.-G. (1921). Les délires passionnels. Érotomanie, Revendication, Jalousie. Bulletin de la Société Clinique de Médecine Mentale 30: 61-76.



B. Pailhas (1895)

États monomaniaques liés à une déviation
de l’instinct de conservation de la propriété.


« Je voudrais arrêter votre attention sur une particularité d’ordre mental que la pratique médico-légale a offerte à mon observation, et qui se rattache à une variété de tendances psycho-pathiques, dont le support physiologique semble bien être ce qu’on a désigné sous le nom d’instinct de propriété.
« Cet instinct, d'où procèdent le désir louable de posséder et l'envie cupide, l'acquisition légitime et le vol, l'économie et l'avarice, engendre aussi, à coté de l'amour du bien possédé et légitimement acquis, l'attachement immodéré et déréglé à ce bien. Et c'est cette tendance, ainsi déviée du pur et simple sentiment de conservation de la propriété, distincte du désir excessif d'accumulation. qui est l'avarice, que nous avons vue constituer des états morbides, à la fois embarrassants pour la Justice et pour les médecins chargés de les apprécier au point de vue de la responsabilité.
« Les hommes d'affaires, les magistrats, et, parmi eux, surtout les juges de paix, sont fréquemment appelés à côtoyer cette série d'infirmes de l'esprit, recrutés particulièrement au sein des populations rurales, chez les petits cultivateurs, amoureux jaloux de leurs terres, et qui, en raison de cet attachement outré, se montrent récalcitrants devant la dépossession, révoltés contre la saisie, processifs, réfractaires aux divers arrangements où leur sol est en jeu ; le disputant au voisin, au parent, avec une âpreté passionnelle, parfois, jusqu'au meurtre.
« Dans l'espèce des cas auxquels nous faisons allusion, n'intervient point ou n'intervient que très accessoirement la pensée d'un accaparement illicite. Le besoin de donner satisfaction à une propension impulsive semble s'associer peu à peu à la conviction d'un prétendu droit, et, par suite d'échecs successifs subis, à cette autre conviction qu'on ne leur rend pas justice, pour dominer et diriger ces revendications tenaces, qui, si elles n'aboutissent point au crime, entraînent une série d'actes préjudiciables à autrui. Parmi ces actes, les uns, rentrant dans la catégorie ordinaire des crimes et délits, cèdent à la répression judiciaire; les autres, au contraire, sont entretenus, exaltés même, par la menace et l'application des sévérités pénales, et la Justice, après les avoir longtemps poursuivis sans effet d'amendement, de guerre lasse, les abandonne au médecin. » (pp. 1-2)



E. Régis, 1896 : Un cas de délire raisonnant de dépossession.

« Sous le titre un peu imprécis, il faut le dire, de : « États monomaniaques liés à une déviation de l’instinct de conservation de la propriété », M. le Dr. Pailhas a communiqué au Congrès des aliénistes et Neurologistes de Bordeaux un intéressant travail où il décrit l’état mental de certains individus qui, expropriés de leurs biens, refusent d’accepter la chose jugée, et se considérant comme injustement dépouillés et comme toujours légitimes propriétaires, se livrent, pour défendre leurs soi-disants, à des revendications plus ou moins violentes. […]
« Les faits de ce genre, qui semblent appartenir au délire raisonnant de persécution, à la paranoia quaerulens des Allemands, ne doivent pas être  absolument rares. En dehors des trois observations  rapportées par M. Pailhas […], je puis en citer une autre de M. Mahon, dans laquelle il  s’agit d’un délire en commun, partagé par plusieurs membres d’une même famille dont deux, la mère et un fils, furent internés à la suite de plusieurs tentatives de récupération, à main armée de leur ancienne propriété.
« Les circonstances m’ont mis tout récemment en présence, en qualité d’expert, avec mes confrères MM. Pitres et Lande, d’un nouveau cas de cette variété de paranoia quaerulens, qu’on pourrait désigner plus exactement et plus simplement, je crois, sous le nom de délire raisonnant de dépossession. Éclairés dès l’abord par l’étude de M. Pailhas, ce qui prouverait une fois de plus, s’il en était besoin, l’utilité de nos Congrès au point de vue pratique comme au point de vue scientifique, nous avons pu, mes collègues et moi, démontrer le trouble mental et l’irresponsabilité de l’inculpé, niés par de précédents experts, et obtenir du tribunal son acquittement et son internement. » (pp.229-230)



A. Cullerre, 1897 : Une forme de délire systématisé des persécutés-persécuteurs,
le délire de revendication

« Les mémoires de MM. Pailhas et Régis sur un trouble mental ayant pour point de départ une déviation de l’instinct de propriété m’engagent à présenter ici deux cas très analogues, quant à la matière du délire, à ceux qu’ils ont publiés, mais différents quant aux circonstances de fait qui ont motivé les enquêtes judiciaires dont les individus que je vais présenter au lecteur ont été l’objet. Il ne s’agit plus, en effet, de gens refusant de s’incliner devant les décisions de la justice ou de sortir de biens dont un jugement les a dépossédés, mais de persécutés se croyant indûment frustrés de biens à la possession desquels ils se prétendent des droits imaginaires ; qui, envers et contre tout, s’en emparent en vertu de ces prétendus droits et s’y maintiennent par la force. C’est pourquoi l’on me pardonnera l’expression nouvelle de délire de revendication (1) que j’emploie pour désigner le trouble mental de ces malades ; expression à laquelle je n’attache d’autre importance que celle de désigner d’une façon précise le genre d’idées qui sert de pivot à leurs conceptions délirantes. » (pp.353-354)
« (1) Revendication : terme de jurisprudence, action de revendiquer. La revendication d’un terrain. Revendiquer : réclamer une chose qui nous appartient et qui est entre les mains d’un autre (Grand Dictionnaire de Littré). »

« Le grief qui sert de point de départ à leurs revendications n’est pas sensiblement plus déraisonnable que ceux que l’on voit invoquer couramment par des gens sains d’esprit mais absurdes. En matière d’intérêt il est de pratique habituelle de manifester les prétentions les plus extravagantes. Les droits les plus contraires à la loi et au bon sens sont revendiqués journellement par des gens qui ne sont pas fous, qui ne sont que passionnés. Mais ces revendications viennent expirer dans l’enceinte du tribunal ; devant l’autorité de la chose jugée, la passion cède au bon sens qui reprend ses droits. Il n’appartient qu’au délire de ne céder devant aucune considération de raison ou force majeure.» (pp.367-368)


P. Sérieux & J. Capgras, 1909. Les Folies raisonnantes, le délire d’interprétation.


« […] la folie des persécuteurs réunit arbitrairement, en raison de l'analogie des réactions, des cas en réalité dissemblables. Entre autres types hétérogènes elle comprend quelques interprétateurs : ceux qui, prompts à l'attaque, ne cessent de poursuivre de prétendus ennemis. […] Elle englobe aussi ces déséquilibrés qui, sous l'empire d'une idée obsédante, emploient toute leur intelligence et toute leur activité anormale, non pas à la construction d'un roman délirant, mais à la satisfaction de leur passion morbide. A ces derniers nous réservons le nom de « revendicateurs » (délire de revendication) (1). Le terme de folie des persécutés-persécuteurs, que l'on veut appliquer aux cas de délire d'interprétation, ne saurait convenir à des malades qui parfois ne sont ni persécutés, ni persécuteurs. »

« (1) C'est à ces deux espèces cliniques : délire d'interprétation et délire de revendication, qu'il convient de circonscrire la « Paranoia ». On met ainsi en évidence les affinités nosologies de ces formes et de plus on reste en accord avec l'étymologie du vocable qui indique, non pas une abolition ou une diminution de l'activité psychique, mais une déviation des facultés intellectuelles, une perversion : la paranoïa est en quelque sorte pour l'état normal ce qu'est le paradoxe au regard de la vérité. » (Introduction, p. 8)


Chapitre VI : Diagnostic. I - Délire de revendication (pp. 246-263)
Tableau synoptique (p. 263)


DÉLIRE D'INTERPRÉTATION
DÉLIRE DE REVENDICATION
État délirant chronique.

Interprétations délirantes multiples et diverses, primitives et prédominantes.

Conceptions délirantes variées. Idée directrice secondaire.

Chez les interprétateurs persécutés : idées de
persécution très actives.

Chez les interprétateurs mégalomanes : idées
de grandeur systématisées.

Fausseté et parfois invraisemblance flagrante du roman délirant.

Activité normale.

Réactions en rapport avec leurs mobiles.

Stigmates de dégénérescence peu accentués et électifs.

Conservation du sens moral.

Extension progressive du délire. Transformation du milieu extérieur.

Incurabilité.
État passionnel (obsédant) chronique.

Interprétations erronées, rares, et très circonscrites, secondaires et accessoires.

Idée prévalente et obsédante primitive,localisée à un fait déterminé ou à une théorie abstraite.

Idées de préjudice, sans persécutions physiques.


Hypertrophie du moi, sans mégalomanie.


Thème prévalent plausible.


Excitation intellectuelle permanente.

Réactions disproportionnées à leurs mobiles.

Stigmates nombreux.


Fréquence des anomalies du sens moral.

Rayonnement moindre, sans transformation du milieu.

Possibilité d'amélioration.


M. Dide (1913). Les idéalistes passionnés. Paris : Alcan.

« Nous proposons le groupement d’un certain nombre d’anormaux sous le titre d’Idéalistes passionnés. Nous n’avons pas la prétention d’avoir découvert ces êtres exceptionnels qui avant nous ont été reconnus tels; nous désirons simplement les grouper d’après leurs affinités psychologiques, et la synthèse pathogénique qui nous sert de base permet — pensons-nous — de comprendre les déviations de l’esprit que nous envisageons, mieux que leur étude disséminée dans différents chapitres de la psychiatrie. » (p. 1)


« L’association des passions aux inclinations idéalistes. — “Ce qui fait la passion, ce n’est pas seulement l’ardeur, la force des tendances ; c’est surtout la prépondérance de la stabilité d’une certaine tendance exaltée à l’exclusion et au détriment des autres. La passion, c’est une inclination qui s’exagère, surtout qui s’installe à demeure, se fait centre de toutes, se subordonne les autres inclinations et les entraîne à sa suite. La passion est dans le domaine de la sensibilité ce qu’est l’idée fixe dans le domaine de l’intelligence.” (Malapert) (1).
(1) Les éléments du caractère. Paris, F. Alcan, 1897, p.229.

« Nous dirons d’une façon plus concise que la passion est une inclination fixe. De la sorte nous soulignons une analogie avec la variété la plus connue de notre groupement, celle des revendicateurs (idéalistes pessimistes et égoïstes du concept abstrait de justice) où l’idée fixe, brusque centre de cristallisation psychopathique, s’oppose à la période de rumination ou plus ou moins longue des interprétateurs. Il s’agit, disons-nous, plutôt d’une inclination que d’une idée fixe, car même l’idéaliste de la justice ne perçoit pas une notion intellectualisée, mais bien une tendance passionnée.

« Cette façon de voir est encore bien plus évidente dans les autres variétés d’idéalistes passionnés.

« L’inclination fixe qui subordonne à elle les autres représentations n’est jamais considérée subjectivement comme étrangère, moins encore comme pathologique. C’est assez dire qu’elle exerce sur le jugement — limité aux faits compris dans son rayonnement — une influence fâcheuse.

« Le substratum psychologique de la passion est presque tout entier affectif. La passion choisit dans son objet un certain nombre d’attributs fournis par les souvenirs affectifs et représentant pour elle la totalité de l’objet. Cette simplification extrême est favorable aux conceptions neuves, elle emprunte son originalité à l’imagination, mais elle peut laisser une large place à l’erreur.

« Il y a en quelque sorte opposition entre ce jugement affectif et le jugement rationnel (1).

(1) Ribot, Essai sur les passions (3ème éd., Paris, F. Alcan) » (pp. 8-9)

« Nous pouvons prévoir que l’élément passionnel, ajouté à une inclination, aura pour effet de diminuer, au moins transitoirement, l’auto-critique ; et si l’inclination comporte essentiellement ou occasionnellement des opérations intellectuelles, elles peuvent être viciées et donner lieu à des interprétations erronées. » (p.10)

« Chez nos idéalistes passionnés le cercle des interprétations erronées est très étroit et limité aux attributs de l’inclination prévalente; si une systématisation se produit, elle est affective, passionnelle. » (p.11)



G. G. De Clérambault

Les délires passionnels. Érotomanie, Revendication, Jalousie. Bulletin de la Société de Médecine Mentale, février 1921, 61. Réimprimé in: Oeuvres Psychiatriques. Paris: Frénésie Eds., 337-346 (1921/1987).

«Les délires interprétatifs ont pour base le caractère paranoïaque, autrement dit un sentiment de méfiance. Ils se développent en tous sens, la personnalité globale du sujet est en jeu, le sujet n’est pas excité ; les concepts sont multiples, changeants et progressifs, l’extension se fait par irradiation circulaire, l’époque de début ne peut être déterminée, etc.
« Les syndromes passionnels se caractérisent pas leur pathogénie, leurs composantes soit communes, soit spéciales, leurs mécanismes idéatifs, leur extension polarisée, leur hypersthénie allant quelquefois jusqu’à l’allure hypomaniaque, la mise en jeu initiale de la volonté, la notion de but, le concept directeur unique, la véhémence, les conceptions complètes d’emblée, une allure revendicatrice commune, etc. [Ils] se présentent tantôt autonomes et purs, tantôt associés à d’autres délires (intellectuels ou hallucinatoires). » (pp. 337-338)
« Les revendicateurs ont été déjà séparés des interprétatifs par Sérieux et Capgras. Nous adoptons tous leurs critères différentiels, mais nous y ajoutons cette notion, que tous procèdent d’une donnée unique : la pathogénie passionnelle. Ce sont en effet des traits passionnels que l’animation initiale, l’objectif unique et conscient d’emblée, l’oubli de tout intérêt autre que ceux de la passion, d’où dérive la limitation, typique pour nous, des idées de persécution et de grandeur aux seuls intérêts de cette passion, et l’absence habituelle, notée par les auteurs, d’énormité dans les conceptions terminales. » (p.344)
« L’association entre elles des formes intellectuelles (interprétation, revendication, érotomanie, « jalousie) est chose fréquente, mais l’étude des cas purs nous force à n’attribuer à chaque facteur que ce qui en dérive. » (p.345)

« Ce qu’il faut entendre par “passion” lorsqu’on parle de “délires passionnels” » in : Œuvres Psychiatriques. Paris: Frénésie Eds, 423-425 (1923/1987).

« La Passion est essentiellement une émotion intense, prolongée, sthénique et tendant à passer aux actes. » (p.423).

« Un trait fondamental des Délires Passionnels, c’est l’Effort : la volonté entre en jeu dès le premier moment, et tous les caractères ultérieurs du délire (précision du début, extension polarisée, graphorée, initiatives, etc.) sont en relation avec ce trait initial et constant. » (p. 424)


« Les psychoses passionnelles sont irréductibles à celles des idéalistes passionnés de M. Dide. » In :  Œuvres PsychiatriquesParis: Frénésie Eds., 426-427 (1923/1987)


« Les conceptions de Dide ne pouvaient, les eussé-je connues, ni inspirer ni même influencer les miennes. Nos bases, nos directives, nos synthèses sont constamment ou différentes ou radicalement opposées ; nous ne pouvons coïncider que dans des affirmations partielles. » (p.427)